14
Un murmure monta des rangs des Anciens. J’entendis Keir rugir d’indignation, mais je restai figée par la surprise sur mon siège, incapable de quitter Antas des yeux.
— Ce n’est pas possible ! m’exclamai-je. Vous ne pouvez tout de même pas être aussi stupide !
Le visage de marbre, le Vénérable Guerrier ne broncha pas et soutint mon regard d’un air mauvais. Sans attendre, je passai à la contre-attaque en élevant la voix pour me faire entendre de tous.
— Ce n’est pas un mensonge. C’est un truc. Un moyen employé par les guérisseurs pour détendre leurs patients. Si vous attendez jusqu’à la dixième inspiration pour agir, comme annoncé, le patient se raidit et souffre davantage. Est-ce que le chasseur ment quand il se place en embuscade pour surprendre sa proie ?
Sans se départir de sa superbe, Antas se renfrogna.
— Une guerrière de la Grande Prairie n’est pas un animal à qui l’on peut…
— Assez ! intervint Vents Sauvages en se levant d’un bond. Les neiges arrivent. Nous n’avons pas de temps à perdre en vaines arguties ! La démonstration est faite. La Xyiane sait ce qu’est la vérité et la respecte.
Essa se tourna vers les Anciens et demanda :
— Qui est pour ?
Ils étaient tous assis, et aucun d’eux ne se leva ni ne se manifesta d’aucune manière. Essa se retourna, considérant visiblement que l’affaire était entendue, et regarda Antas, qui se rassit en grommelant.
— Poursuivons donc nos débats, reprit Essa en reportant son attention sur moi. Fille du Sang de la Maison de Xy, vous savez sans doute que Joden de l’Aigle a été formé pour devenir un jour barde des Tribus.
D’un hochement de tête, je le lui confirmai.
— Tous écoutent avec attention les paroles des bardes et accordent du poids à leurs vérités, car ils maintiennent par leur art nos traditions et notre savoir. Comprenez-vous ?
— Oui, Vénérable Barde.
— Certains voudraient que Joden soit confirmé en tant que barde des Tribus dès maintenant, sans qu’il ait à passer par les défis, les cérémonies et les célébrations habituels. Cela s’est déjà produit dans le passé, mais uniquement dans des circonstances exceptionnelles.
Après avoir lancé un coup d’œil en direction de Joden, qui s’abîmait dans la contemplation de ses chaussures, Essa poursuivit :
— Et il y a ceux qui y sont opposés, sous prétexte qu’il est arrivé à Joden de se soustraire aux obligations d’un guerrier de la Grande Prairie.
— Parce qu’il n’a pas donné le coup de grâce à Simus quand il était blessé ? m’étonnai-je.
Mon regard se posa sur ce dernier, grand, fort, en pleine santé, et manifestement satisfait d’être en vie.
Mécontent de mon interruption, Essa soupira et confirma :
— Oui, exactement pour cette raison.
— Ce dont je lui suis infiniment reconnaissant ! assura Simus, dont le sourire courait d’une oreille à l’autre.
Quelques rires fusèrent dans l’assemblée des Anciens. Essa haussa les sourcils et foudroya l’importun du regard, mais l’ombre d’un sourire flottait sur ses lèvres.
— Nous n’en doutons pas ! répliqua-t-il sèchement. Puis-je reprendre mon exposé, à présent ?
Simus s’inclina, comme s’il lui en donnait la permission. Avant d’en revenir à moi, Essa darda sur lui un regard qui trahissait son agacement.
— Seuls les bardes pourraient prendre une telle décision, et ils ne la prendront pas. J’ai consulté mes pairs, et nous ne sommes pas décidés à hâter l’intégration de Joden de l’Aigle dans nos rangs. Ce qui clôt ce débat, puisque le Conseil des Anciens n’a aucune autorité en la matière.
— Je ne comprends pas, intervins-je en m’agitant sur mon siège. Si vous n’êtes pas décidés à le laisser devenir barde, que reste-t-il à discuter ?
— Le poids qu’il convient d’accorder à ses vérités. Joden de l’Aigle est respecté. Il a été un témoin privilégié des actes et des événements qu’il nous appartient de juger. Antas plaide pour que sa parole soit recueillie comme celle d’un barde, même si Joden n’a pas encore ce statut. S’il ne peut pas hâter la désignation d’un barde, le Conseil a en effet le pouvoir de déterminer quel crédit il accorde aux vérités de ceux qui comparaissent devant lui.
Essa poussa un long soupir, jetant par-dessus son épaule un regard aux Anciens réunis sur les gradins derrière lui.
— Ce sujet a été longuement discuté, précisa-t-il en grimaçant. Trop longuement…
Ses paroles suscitèrent quelques rires dans l’assemblée. Je profitai de ce répit pour jeter un coup d’œil à Keir. Son visage fermé ne m’apprit rien, ne me donna aucun indice sur ce qui était en jeu.
La gorge sèche, je m’humectai les lèvres et reportai mon attention sur Essa, qui reprenait la parole.
— Aussi, Fille du Sang de la Maison de Xy, avons-nous décidé de recueillir votre avis. Qu’en pensez-vous ? Quelle valeur devons-nous accorder aux paroles de Joden ?
Je baissai la tête et contemplai fixement mes mains étroitement serrées dans mon giron en méditant sa requête. Un grand silence se fit autour de moi. L’assemblée était suspendue à mes lèvres. Seuls se faisaient entendre les craquements du feu dans les fosses.
— Pourrais-je avoir un peu de kavage, à présent ?
— Naturellement, répondit Essa d’une voix amusée. Et même quelques instants pour réfléchir, si vous le voulez. De toute façon, je pense qu’un peu de kavage fera du bien à tout le monde.
Les yeux baissés, je me perdis dans mes réflexions. Amyu me tendit un bol de kavage, noir et brûlant, comme je l’aimais. Je murmurai un remerciement et décidai de m’accorder le temps de sa dégustation pour achever d’éclaircir mes idées.
Le silence qui était peu à peu revenu dans la salle m’indiqua que la pause kavage était terminée. Confiant mon bol vide à Amyu, je me levai et m’avançai d’un pas en direction des gradins des Anciens, feignant une assurance que j’étais loin d’éprouver.
— Joden de l’Aigle est l’un des premiers guerriers de la Grande Prairie qu’il m’a été donné de connaître, expliquai-je. Il a également été le premier à m’appeler « Captive » et à m’expliquer en quoi consistait ce statut.
Me tournant vers l’intéressé, je cherchai son regard, mais son visage impassible et ses yeux sombres ne trahirent aucune émotion lorsque j’ajoutai :
— Enfin, il m’a exprimé clairement son opposition aux idées et à l’action de Keir du Tigre et les inquiétudes que lui inspirent les us et coutumes de mon peuple.
Mes yeux revinrent se fixer sur le visage d’Essa.
— Mais mieux vaut une opposition franche que celle qui ne dit pas son nom et ne se manifeste pas honorablement.
Iften se raidit et darda sur moi un regard assassin, la main posée sur la garde de son épée.
Décidant de l’ignorer, je me tournai vers les Anciens pour conclure :
— Je considère Joden de l’Aigle comme un ami honorable et un vaillant guerrier. Ses vérités méritent qu’on leur accorde la plus haute attention.
— Même si ces vérités ne sont pas en votre faveur ? s’étonna Vents Sauvages.
— Oui.
Un frémissement secoua l’assemblée. Curieuse de connaître la réaction de Joden, je lui jetai un coup d’œil et vis qu’il me considérait avec gravité. J’inclinai légèrement la tête vers lui et, après une brève hésitation, il me rendit mon salut.
— Keir du Tigre a tenu à peu près les mêmes propos, m’informa Essa. Nous vous remercions, Xylara.
J’allai me rasseoir pendant qu’il enchaînait en s’adressant aux Anciens :
— À présent que tout a été dit, nous allons pouvoir nous décider. Devons-nous donner aux vérités de Joden de l’Aigle le poids de celles d’un barde ?
Quelques-uns des Anciens se levèrent, mais la plupart restèrent assis. Était-ce de cette façon qu’ils faisaient part de leur décision ?
— Très bien !
Essa s’étira et conclut dans un soupir :
— Cette décision prise, il se fait tard. Ce senel est ouvert depuis l’aube. Je vous propose que nous nous retrouvions demain matin pour entendre les vérités de Joden de l’Aigle.
— Certainement pas ! protesta Antas en se dressant sur ses jambes. Finissons-en, ici et maintenant. N’oubliez pas que les neiges arrivent, Essa !
— Ce n’est pas moi qui ai fait traîner les débats, Antas !
Les deux hommes s’affrontèrent un instant du regard, puis Essa soupira et se tourna vers Joden.
— Joden de l’Aigle ? s’enquit-il. Qu’en dis-tu ?
Joden secoua la tête d’un air désolé.
— Vénérable Barde, je demande la nuit pour méditer mes paroles. La responsabilité qui pèse sur mes épaules est lourde et je…
— Non !
Le cri avait jailli de la bouche d’Iften, qui se précipita devant les gradins, bombant le torse et gesticulant d’un air menaçant à l’intention de Keir.
— Ne permettez pas cela ! s’emporta-t-il. Joden va se laisser influencer par Keir, par Simus et…
— Iften du Cochon ! tonna Essa. De quel droit donnes-tu des ordres aux membres du Conseil ?
Iften se figea sur place. Sur son visage, la rage le disputait à la confusion. Essa dégaina une dague et marcha droit sur lui. Iften chercha du regard le soutien d’Antas, mais même celui-ci paraissait outré par son attitude. Avant qu’Essa ait pu le rejoindre, Iften mit un genou à terre et inclina profondément la tête.
— J’implore votre pardon, Vénérable Barde.
Essa plaça sa lame contre le cou d’Iften. Ce dernier tressaillit, mais ce fut là sa seule réaction. Satisfait, Essa regagna son siège et rengaina son arme.
— Même si son intervention était maladroite, déclara Antas, ce guerrier n’a pas tort. Que Joden parle maintenant.
— Je suis d’accord, ajouta Vents Sauvages.
Essa se tourna vers les gradins.
— Que disent les Anciens ? Doit-il parler maintenant ?
Personne ne se leva.
— Très bien, conclut Essa en se rasseyant. Joden de l’Aigle, le Conseil t’appelle à énoncer tes vérités. Fille du Sang de la Maison de Xy, vous êtes invitée à sortir.
Je ne m’étais pas attendue à cela. Prise au dépourvu, je m’apprêtais à protester lorsque Joden me devança.
— Anciens et Vénérables, j’aimerais que Xylara soit autorisée à rester. Il n’est que juste qu’elle entende ce que j’ai à dire.
Essa haussa les épaules, consulta ses voisins du regard puis acquiesça d’un hochement de tête. Joden s’avança et se plaça aux abords d’une fosse à feu, entre moi et les Anciens, mais pas au point de me bloquer la vue.
— Parle, Joden de l’Aigle ! lança impatiemment Essa.
— Pas avant qu’on ait écouté ce que j’ai à dire ! intervint une voix forte derrière moi.
Par-dessus mon épaule, je vis Reness pénétrer à grands pas décidés sous la tente et s’arrêter entre les fosses à feu, tout près de moi.
— Vénérable Thea ! s’exclama Essa, manifestement mécontent de l’intrusion. Bienvenue à ce senel. Votre absence a été regrettée…
— Je n’ai pas de temps à perdre, répliqua-t-elle. Libre à vous de rester assis à siroter du kavage et à bêler comme des gurtles à longueur de journée. Voilà des jours que vous siégez, et toujours aucune décision ! Bah !
D’un geste de la main, elle manifesta son mépris avec éloquence et ajouta :
— Dès que je vous aurai dit ma vérité, je m’en irai.
— Une vérité qui concerne Joden de l’Aigle ? s’enquit Vents Sauvages.
— Une vérité qui concerne Xylara, rectifia Reness. Fille du Sang de la Maison de Xy et Captive.
Antas jaillit de son siège.
— Elle n’est pas encore…
— Imbécile ! l’interrompit-elle en dardant sur lui un regard noir.
Loin de prendre ombrage de l’insulte, Antas se rassit, penaud.
— Vous voulez empêcher le changement de déferler sur les plaines ? reprit-elle. Autant ordonner aux vents d’arrêter de souffler !
Redressant le menton pour s’adresser directement aux Anciens, Reness clama d’une voix forte :
— J’ai passé ces derniers jours à écouter et à apprendre. Je sais à présent à quoi sert la mousse de sang et ce qu’est le « tue-la-fièvre ». J’ai pu constater l’efficacité de certains remèdes ignorés de nous jusqu’à présent, et je me suis laissé prendre à un jeu qui permet de rejouer toutes les batailles sur un alignement de cases blanches et noires. Des guerriers fraîchement rentrés de campagne et dignes de confiance m’ont chanté les louanges de cette Xyiane qui se trouve devant vous et de ses pouvoirs de guérison.
Posant la main sur mon épaule, Reness ajouta :
— Ma conclusion est que nous avons besoin de ses connaissances, de son expérience et de ses dons. Nous serions stupides de rejeter les bienfaits qu’elle peut apporter au peuple de la Grande Prairie. Les theas se sont réunies pour en parler, et c’est en leur nom que j’affirme : Xylara, Fille de Xy, est réellement une Captive.
Ses dernières paroles furent accueillies par un grand silence.
Consciente de l’effet produit par son discours, Reness hocha la tête d’un air satisfait.
— Je vous laisse, grommela-t-elle. Ma tâche m’attend. Faites-moi appeler s’il faut absolument que je pose les fesses sur mon siège pour voter en sa faveur.
Sur ce, elle tourna les talons et sortit, non sans avoir pris le temps de me murmurer au passage :
— Eace se porte de mieux en mieux.
L’intervention de la Vénérable Thea fit forte impression sur l’assemblée. Dès qu’elle eut tourné les talons, un murmure commença à monter et prit progressivement de l’ampleur, jusqu’à emplir toute la tente.
Essa, après avoir laissé à chacun le temps de se remettre, reprit en main les débats en se tournant vers Joden.
— Le Conseil t’écoute. Délivre-nous tes vérités, barde en devenir.
Comme paralysé, Joden avait sur le visage l’expression hébétée d’un homme qui vient d’avoir une révélation. L’invite du Vénérable Barde le fit tressaillir, et il lui fallut un moment pour y répondre.
— Anciens et Vénérables, je vous remercie de l’honneur que vous me faites en me laissant énoncer mes vérités devant vous.
Joden prit une longue inspiration et parut retrouver ses esprits. Ce fut d’une voix forte et claire, profonde et audible de tous, qu’il délivra son témoignage.
— Lorsque j’ai quitté la Grande Prairie à la saison de l’herbe verte pour suivre Keir du Tigre, j’avais le pas léger et le cœur empli d’espoir. Les projets de ce Seigneur de Guerre pour réformer notre société et changer nos façons de vivre n’étaient un mystère pour personne et je les accueillais favorablement. J’étais également honoré et impatient d’être témoin de cette épopée et de pouvoir en célébrer les victoires par mes chants.
À mesure qu’il parlait, son ton s’était fait plus lourd et plus triste. Ce fut d’une voix brisée qu’il ajouta :
— Il est heureux que nous ne puissions savoir ce que nous réservent les Cieux. L’aurais-je su…
S’interrompant, Joden releva la tête afin de s’adresser directement aux Anciens.
— Je ne répéterai pas tout ce qui a déjà été dit. Je ne parlerai pas des victimes du fléau qui s’est abattu sur nous ; de la perte cruelle d’Epor du Blaireau et d’Isdra du Renard ; de ces bûchers qui brûlaient jour et nuit et sur lesquels nos morts se consumaient ; des chants funèbres incessants pour les guider jusqu’aux neiges.
Les larmes aux yeux, je dus baisser la tête et fermer les paupières pour refouler mon chagrin. Les paroles de Joden ravivaient en moi une plaie qui, je le savais, ne se refermerait jamais tout à fait. Sa voix était à présent un grondement sourd, empli de colère et de souffrance.
— Périssaient-ils l’arme à la main ? Mouraient-ils sur le champ de bataille, pour rejoindre les neiges en guerriers ? Non. Ils gisaient dans leurs lits, frissonnants et en nage, les yeux égarés, appelant à l’aide, l’esprit dispersé aux quatre vents.
Joden se tut et baissa la tête. De nouveau, il prit une ample inspiration et conclut :
— Non. Je ne parlerai pas de tout cela aujourd’hui. Un jour, peut-être, j’en ferai un chant. Mais l’heure n’est pas venue.
Joden enfouit son visage entre ses mains et parut se recueillir un instant. Un silence religieux régnait toujours sous le chapiteau. Nerveusement, j’essuyai les larmes qui dévalaient mes joues et serrai les mains dans mon giron. Après ce qui me parut durer une éternité, il se décida enfin à reprendre la parole.
— Voilà de longues années que je me prépare à devenir barde des Tribus. Ce que j’ai appris de plus important, c’est qu’un véritable barde ne chante que la vérité. Un véritable barde ne doit pas se laisser influencer par l’amitié ou l’opinion d’autrui. Un véritable barde doit célébrer la vérité telle qu’il la voit, de ses propres yeux.
Un frisson le secoua avant qu’il ne précise :
— Mais aussi sûrement qu’il doit se garder des pressions extérieures, un véritable barde doit se méfier de celles qu’il s’inflige et de ses propres peurs.
À ces mots, Essa sourit vaguement en hochant la tête.
— Ce n’est pas la vérité la plus facile à comprendre, commenta-t-il. Ni à énoncer.
— C’est vrai, reconnut Joden.
Puis, se tournant vers Keir, il poursuivit :
— Keir du Tigre ose beaucoup, et on dit que les Cieux sourient aux audacieux. Mais je crains qu’il ne soit allé trop loin, trop vite. Cette épidémie a montré selon moi que c’était folie de vouloir unir le peuple des Plaines à celui de Xy. Cependant…
Joden se tourna vers moi et me considéra gravement avant de reprendre :
— Comment pourrais-je énoncer une seule vérité défavorable à cette femme qui a sauvé tant d’entre nous, à commencer par Simus ? Cette femme qui a consenti à ce qu’elle pensait être un avilissement personnel, dans le seul but d’épargner des souffrances à son peuple ?
Joden se tut. Il y eut un moment de flottement, auquel Vents Sauvages mit fin en demandant d’une voix douce :
— Alors qu’as-tu à nous dire, Joden de l’Aigle ? Quelle est ta vérité, en définitive ?
Joden tourna la tête pour dévisager longuement Iften, puis Antas. Tous deux, tendus, semblaient attendre quelque chose de lui. Reportant son attention sur Vents Sauvages, il déclara enfin :
— J’ai cette vérité à énoncer : Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, est une véritable Captive pour le peuple de la Grande Prairie.
Je me raidis sous l’effet de la surprise, et je ne fus pas la seule, dans l’assistance, à accuser le choc. Keir lui-même paraissait éberlué. Seul Simus souriait de contentement.
Antas bondit de son siège, la main sur son épée.
— Est-ce bien là la vérité que tu devais énoncer, Joden de l’Aigle ?
Joden lui fit face et répondit calmement :
— Nous avons perdu de vue l’esprit de nos lois en nous focalisant sur les changements que Xylara peut apporter à notre société. Le fait d’accepter ou non le mode de vie des Xyians ne doit pas avoir d’influence sur sa confirmation en tant que Captive. Que dit la tradition ?
L’index dressé en l’air, Joden récita :
— « Une Captive doit être découverte au cours d’une campagne, sur le champ de bataille ou à proximité. Elle doit en outre venir en aide au Seigneur de Guerre ou à ses hommes. »
Essa, qui l’écoutait avec attention, semblait soupeser ses paroles. Joden poursuivit, d’une voix forte qui résonnait sous le chapiteau :
— « La Captive doit être aussi attirante pour le Seigneur de Guerre que celui-ci l’est pour elle. » L’amour qui unit un Seigneur de Guerre à sa Captive doit être aussi brûlant que le soleil du plein été. »
Les yeux écarquillés, le cœur battant, je l’écoutai répéter ce qu’il m’avait expliqué, il y avait si longtemps déjà, alors que nous nous trouvions encore au royaume de Xy.
— « Quand un Seigneur de Guerre a repéré une Captive potentielle, il doit négocier pour l’obtenir le meilleur accord possible. »
Joden posa les yeux sur Keir et poursuivit :
— « L’accord conclu, la Captive doit se soumettre de son plein gré au Seigneur de Guerre, en présence de témoins de leurs deux peuples. La Captive est ensuite emmenée au sein de l’armée du Seigneur de Guerre, qui doit veiller à sa protection et qui peut seul pourvoir à ses besoins. Dès son arrivée dans la Grande Prairie, la Captive comparaît devant les Anciens pour que soit reconnu son statut et que la cérémonie de confirmation puisse se tenir avant les neiges. »
Joden baissa la tête et contempla fixement ses pieds.
— « C’est le changement qui danse sur les pas d’une Captive… » Jusqu’à ce soir, j’avais oublié que, selon nos traditions, il n’est pas nécessaire que le Conseil approuve les changements qu’apporte une véritable Captive.
Ses yeux emplis de tristesse revinrent se poser sur moi.
— Xylara répond à tous les critères de nos traditions pour devenir une véritable Captive. J’estime que le Conseil devrait la confirmer en tant que telle.
Il prit une profonde inspiration, qui résonna presque comme un sanglot.
— Je ne sais pas ce qui résultera de tout cela, mais je dois énoncer la vérité telle que je la perçois. Je vois briller l’étincelle du désir dans les yeux de Xylara chaque fois qu’ils se posent sur Keir, et je sais qu’elle l’aime. Même si les Xyians n’ont pas pour habitude de manifester en public leurs sentiments, la force de leur amour est perceptible dès qu’ils sont ensemble.
— Et même lorsqu’on veut les séparer ! s’écria Keekaï depuis son siège.
Des rires nerveux s’élevèrent, mais ils ne détendirent que très légèrement l’atmosphère. Je me sentis rougir et jetai un coup d’œil à Keir, qui paraissait quant à lui ravi de voir notre amour étalé ainsi au grand jour.
Quand je reportai mon attention sur le premier gradin, Antas me fixait, les yeux pleins de haine.
— Joden, tu n’es qu’un pauvre fou ! lança-t-il d’une voix assourdie par la colère. Cette femme causera notre perte à tous ! Elle détruira les Tribus en diffusant sa corruption de citadine partout dans la Grande Prairie. Je te conjure de réfléchir à ce que tu es en train de dire !
Le visage de Joden se tordit sous l’effet d’une rage que je n’avais jamais observée chez lui.
— Je ne dis que la vérité, Antas ! Donnez-moi un exemple – un seul ! – de Captive qui ait été approuvée en fonction des innovations qu’elle était susceptible d’apporter ! Citez-moi le passage de nos traditions qui en fait une condition impérative, et je retire mes paroles !
Ses lèvres se plissèrent en une moue de dégoût.
— La vérité, reprit-il, c’est que vous avez laissé une haine aveugle et la peur du changement assombrir votre esprit, Vénérable Guerrier. Comme elles ont failli obscurcir mon jugement.
Je levai brièvement les yeux pour observer Keekaï, qui approuvait ces paroles en hochant vigoureusement la tête.
— Je n’ai à l’esprit que le bien de notre peuple ! tonna Antas. Les habitudes des citadins constituent une offense permanente aux Éléments !
Un brouhaha persistant s’élevait, couvrant presque sa voix. Sur les gradins, les Anciens discutaient entre eux, se disputaient parfois. Certains approuvaient Antas avec vigueur. D’autres, la mine sombre, secouaient énergiquement la tête, visiblement en désaccord avec le Vénérable Guerrier.
Amyu se rapprocha de moi et je sentis sa tunique effleurer mon dos. Ce contact me fit du bien. Il était bon de savoir que quelqu’un surveillait mes arrières. Rapidement, je lançai un regard en direction de Keir, mais il ne me vit pas, tout occupé qu’il était à guetter les réactions d’Antas. Une veine battait sur son front. Un muscle saillait sur sa mâchoire. Simus lui-même avait perdu de son aplomb. La mine sombre, il surveillait avec méfiance les gradins.
— Essa ? demanda Vents Sauvages en se tournant vers le Vénérable Barde. Que doit-on penser des paroles de Joden ? Sont-elles le reflet de la vérité ?
Le silence revint instantanément sous le chapiteau. Le regard d’Essa était devenu vague. Manifestement, il se livrait à d’intenses réflexions, retranché au fond de lui-même. Au terme de quelques secondes qui parurent durer des siècles, il livra son verdict d’une voix assurée, en se rasseyant lentement sur son siège.
— Joden a raison. Je ne sais pas comment nous avons pu perdre de vue cette vérité-là.
— Qu’est-ce que ça peut faire ? s’écria Antas. Devons-nous, sous prétexte de respecter nos traditions, nous exposer à ce fléau qui a déjà emporté tant des nôtres ? Faut-il que vos esprits aient déserté vos crânes et soient allés se répandre aux quatre vents pour que…
Vents Sauvages l’interrompit en me désignant du menton.
— Vous prétendez que la Fille de Xy nous menace alors que je ne vois sur elle aucune arme. Quant à cette peste, elle a frappé les nôtres alors qu’ils se trouvaient encore au royaume de Xy. Je ne la vois nulle part ici.
— Pour le moment ! répliqua Antas. Mais partout où je porte le regard, des guerriers se livrent avec passion à ce jeu de stratégie xyian, au point d’oublier tout le reste ! Et bien que sans arme, cette femme a déjà réussi à corrompre les theas !
— J’aimerais vous entendre dire ça à Reness ! railla Essa.
Quelques rires saluèrent cette réplique, mais la tension demeurait palpable.
Antas gesticula en direction de ses partisans et reprit :
— Nous avons entendu les vérités d’Iften et de Graine de Tempête. Nous savons que cette femme représente un danger mortel pour notre peuple. Tout ce qu’elle touche, tout ce qu’elle regarde se retrouve corrompu ! Elle méprise nos traditions et bafoue les Éléments ! Elle a réussi à convaincre une Promise de ne pas suivre son Promis au-delà des neiges. Elle a détourné un jeune guerrier de sa voie en lui faisant lâcher son épée ! Je dis…
— C’est faux ! ripostai-je en me dressant d’un bond. Gils a pris sa décision tout seul, et j’en ai été la première surprise…
Soudain embarrassée, je me sentis rougir et poursuivis, un ton plus bas :
— Quant à Isdra, je lui ai demandé de rester parce que nous avions besoin…
— Vous l’avez corrompue ! éructa Graine de Tempête en s’avançant d’un pas. Elle n’a rejoint son Promis au-delà des neiges que parce que je l’y ai forcée !
Un cri de colère et de réprobation unanime s’éleva. Mais, bombant le torse, Graine de Tempête vitupéra de plus belle :
— Je suis un prêtre guerrier de la Grande Prairie ! Isdra du Renard ne voulait pas faire ce qui devait être fait ! Alors, je l’ai fait pour elle !
Dans le tumulte que suscitèrent ces paroles, Vents Sauvages fronça les sourcils et s’étonna :
— Pourtant, tu n’as pas cru bon de mentionner cela lorsque tu as énoncé tes vérités devant nous, Graine de Tempête…
Iften vint alors se poster près de lui pour prêter main-forte au prêtre guerrier.
— Cette Xyiane empoisonne ceux qui l’approchent de trop près ! cria-t-il. Keir du Tigre aurait dû encourager Isdra du Renard à rejoindre son Promis – mieux : il aurait dû l’y obliger ! Il a failli à cette mission, mais Graine de Tempête y a remédié.
— C’est un meurtre ! m’écriai-je, hors de moi. Vous l’avez assassinée !
Sur les gradins, certains Anciens se levaient. D’autres, furieux, paraissaient sur le point d’en venir aux mains.
— Taisez-vous, Xyiane ! lança Antas avec mépris. Vos vérités empoisonnées n’ont pas leur place ici !
Malgré la poigne ferme de Simus sur son épaule, Keir s’avança vers lui, le visage contracté par la colère.
— Méfie-toi, Antas ! gronda-t-il, poings serrés. Tu es en train d’insulter ma Captive !
S’interposant entre eux, Essa leva les bras et s’efforça de reprendre le contrôle de la situation.
— Non, Keir du Tigre ! Qu’elle puisse devenir ta Captive, c’est précisément ce que ce senel doit décider. Nous avons entendu les vérités de Joden de l’Aigle, et il a été convenu que ses paroles pèseraient autant que celles d’un barde des…
— Certainement pas ! coupa Antas en le foudroyant du regard.
Déstabilisé, Essa protesta :
— Pourtant, c’est bien à votre demande qu’il a été décidé…
Antas dégaina son épée d’un grand geste, l’empêchant d’achever sa phrase.
— Aucune décision ne sera prise par ce Conseil de traîtres et de fous ! Je vais simplifier les choses…
Pointant son épée sur moi, il se mit à hurler :
— Amyu, tue-la !